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  • Ronan Boussicaud

Pourquoi participe-t-on à un lynchage numérique ?

Internet a révolutionné nos vies et notre manière de sociabiliser. Souvent pour le meilleur, parfois pour le pire. Comme tout outil, il peut servir à créer des fusées ou bien frapper un inconnu dans le dos. Ces dernières années, il s’est surtout fait remarquer grâce à la libération de la parole via les réseaux sociaux. Des centaines de mouvements comme MeToo, Black Lives Matter ou BalanceTonAgency ont ainsi pu trouver un écho pour dénoncer et faire bouger les lignes. Des avancées spectaculaires où des célébrités, des entreprises, voire des gouvernements ont vu le juste retour de bâton leur faire prendre conscience de leurs actes. Good.


Mais au-delà de ces bénéfices évidents, une réalité moins glamour. Les défenseurs des lynchés peuvent parfois devenir eux-mêmes des lyncheurs. Car Internet est tout autant une cour de récréation qu’une cour de cassation. Un tribunal à ciel ouvert où chacun s’invite à la barre pour s’en taper une, ou pour défendre ses valeurs. Une intention liée à la morale qui peut vriller sur du divertissement. Voire à un engouement sadique où Google sert de greffier.


Les notions de justice et de moralité représentent des biens sociaux un tantinet relatifs sur le digital, car le tribunal juge et applique les peines sans aucune forme de procès. Si la loi indique que chaque internaute est responsable de ses actes, il serait tentant de se dire qu’un tweet pour se moquer n’est pas grave. Mais si la personne se plaint de votre geste, vous êtes-vous même responsable de vos actes nous sommes d’accord ?


A l’heure ou chaque révélation déclenche un procès portes ouvertes, comment expliquer cet engouement pour se faire justice nous-même ? Insultes, menaces de mort, détournements trashs... notre réaction émotionnelle est-elle toujours justifiable ?

Du lynchage historique au numérique

Le terme de Lynchage est pour la première fois apparu en 1837, à la création de la loi de Lynch. Charles Lynch (pas David hein), patriote de l’État de Virginie avait en effet décidé de réformer la justice en instaurant des procès expéditifs. Bien entendu en ces temps de régime colonial les noirs furent rapidement poursuivis et condamnés, généralement à tort. Cette loi s’est vite répandue et a permis l’essor de « comités de vigilance » (comme le célèbre Ku Klux Klan), censés matérialiser les suspicions et veiller à l’ordre. L’hostilité du gouvernement judiciaire légitima des actes de ségrégations et d’exécutions en dépit des lois en vigueur. C’est de cette loi que le terme « lynchage » a vue le jour. Le mouvement des droits civiques a heureusement stoppé ces lynchages sanguinaires. Après la fin de ces actes barbares, le terme a perduré, mais son sens a évolué.

Aujourd’hui, le lynchage n’évoque plus nécessairement les heures sombres de l’histoire, mais désigne populairement un système collectif d’autojustice visant à réprimer. Une manifestation virtuelle massive gravitant autour d’une entité qui suscite la colère, la raillerie, le rejet. Ce phénomène dépasse la simple critique pour la transcender en un focus attentionnel, souvent cristallisé autour d’un mot Nexus. Le psychologue Rouquette désigne ce concept comme “un nœud indémêlable constitué d’affects et d’émotions qui devient un symbole ou un slogan dans un moment donné d’une société donnée”. Les medias et les internautes nous aident d’ailleurs dans cette tâche en intitulant les faits divers tels des titres de films comme “L’affaire Cahuzac”, “l’affaire DSK”, “le watergate”. Des listes entières de scandales sur des sujets graves ou plus anodins. Un ralliement extrême improvisé qui se met donc en place, mais qui désinhibe aussi ses participants. Un phénomène de désindividualisation par le groupe comme le mentionnait Festinger, où chacun agit pourtant bien seul pour exprimer sa colère, invectiver la victime, voire la menacer, l’humilier en guise de justice. Bref, des comportements antisociaux sous prétexte de controverse. Cela peut même conduire à un acharnement intempestif ou à un vrai harcèlement moral. Menaces de morts, boycotts... L'actrice Amber Heard n'a pas seulement vu des pétitions pour l'écarter du prochain Aquaman suite à ses démêlés avec la justice et son ex mari Johnny Depp, les menaces continuent encore sur tous les supports possibles. La justice a rendu son verdict, Internet continue d'appliquer la sentance.


La question de l’anonymat et plus généralement du pseudonymat pose également problème dès lors qu’un courant de commentaires innommables est déversé sur la toile. Internet permet d’outrepasser l’altercation physique tout en protégeant les bavards dévergondés. Une manière de participer sans se mouiller pour fuir ses responsabilités, alors que l’on reproche souvent à l’accusé de ne pas assumer les siennes.



Agresseurs VS victimes

Sur Internet, la chaîne alimentaire n’est pas clairement établie. Il n’y a pas de prédateurs ou de proies préétablies comme dans la vraie vie. Chacun se cache derrière un pseudo anonymat et se lâche. Si bien qu’un chasseur peut devenir chassé à son tour. De ce fait, n’importe quel patron d’entreprise aux méthodes plus que discutables peut à son tour expérimenter la vie d’un souffre douleur. Ouf. Une forme de juste équilibre des forces. La loi semble avoir pris conscience de ces dérives et engagent dorénavant des poursuites si des faits de cyber-harcèlement dans les milieux physiques (écoles, bureaux) sont avérés. Mais dans les faits, encore peu de cas sont réellement mis sur le devant de la scène comme l'affaire Mila. Parce que souvent les victimes ont honte, on ne les prend pas au sérieux et elles n'osent pas en parler. Souvent aussi car sur Internet, il est encore plus complexe de s'y retrouver face à des milliers d’internautes moqueurs répartis aux quatre coins du globe ? L'histoire nous indique que la "communauté du digital" se fait la plupart du temps justice elle-même, et parvient parfois à sensibiliser l'opinion médiatique via quelques exemples criants, comme la fameuse ligue du lol. Un témoignage, puis deux, puis dix.. Des soutiens et tout peut très vite s'enchainer. Le plus difficile reste de prendre la parole en premier et de s'exposer aux critiques. Car la victimisation semble déranger. Alors oui, avec ce terme barbare de "lynchage numérique", nous imaginons presque systématiquement des prédateurs sexuels ou des manageurs tortionnaires. Mais en y réfléchissant de plus près, la persécution vengeresse fonctionne exactement de la même manière pour des personnes qui sont naturellement moquées, pointées du doigt. Des personnes sans histoire qui peuvent devenir des mêmes, des blagues virales que l’on se partage pour se moquer (sans "penser" à mal). Des communautés aux valeurs opposées peuvent même taire leurs différents l’espace d’un moment pour s’allier à un lynchage du lol en bon et due forme. Si c’est drôle, ce n’est pas méchant hein. Il existe donc de réelles victimes de lynchage :

  • coupable par insouciance

Avec la viralité, le succès est un trésor qui peut vite se transformer en une malédiction. Tik-Tok, Twitch, chacun expose son brin de voix ou son goût pour la danse et le diffuse sur Internet. En contrepartie, chaque internaute peut à loisir exposer publiquement son avis. Si pour certains chanceux, le succès est au rendez-vous, la plupart des inconnus s’exposent souvent sans en prendre véritablement conscience des conséquences du regard moqueur d’autrui. Certains internautes peuvent de ce fait devenir des victimes latentes en publiant des contenus où ils se mettent dans des situations dégradantes. Dans une société d’image et de jugement, les jeunes générations deviennent très influençables et sensibles envers les normes culturelles. Tenter de devenir « quelqu’un » sur la toile peut renvoyer à un besoin de sentir un intérêt autour de sa personne, une forme d’attachement, voire de reconnaissance. Certaines reliques qui amusent beaucoup sur le coup, mais qui laissent un goût spécial avec le recul. Amandine du 38, Star Wars Kid, ça vous parle ?

  • Coupable par bêtise

Certains internautes voulant gagner des abonnés peuvent tenter de jouer avec les limites du raisonnable. Que ce soit des influenceurs cédant à l’obligation de poster du contenu pour sa communauté avec un Logan Paul qui découvre un cadavre, ou des touristes feignant porter leur masque covid à Bali. Ou que cela soit motivé par le real time marketing en surfant sur des actualités chaudes via des jeux de mots ou publicités hyper malvenues. Le lynchage est ici perçu comme le résultat logique de leur erreur. Comme une bonne leçon de vie. Alors il faut demander la démission, le bannissement, voire souhaiter leur mort. Est-ce normal ?

  • Coupable par influence

Dans le but de forger des stars à la Justin Bieber, certains producteurs et agents n’hésitent plus à exploiter des individus pleins de rêves pour vampiriser leur promesse de célébrité et les formater en animaux de foire. On pense notamment à Susan Boyle qui malgré son talent a souffert de cette malice sordide. D’autres ont tout bonnement été encouragés suite à un « conditionnement marketing ». Les coulisses de la K pop sont d'ailleurs révoltantes. Un formatage qui peut même amener certains jeunes à se lancer alors qu’ils n’ont pas vraiment de talent. Ce fut le cas avec Rebecca Black qui avec son single « Friday » fut élue « la plus mauvaise chanson jamais écrite » avec des millions de commentaires dégradants sur les réseaux sociaux. Elle est ainsi devenue en 2012 le terme le plus recherché sur Google. Et ce n'était pas pour la féliciter. En France, nous avons connu le phénomène Cindy Sanders qui a été perpétuellement rabaissée et humiliée, et ce même après ces différentes transformations et come-backs. Les médias traditionnels participent d’ailleurs souvent à cette parodie au moment de son apogée, en invitant les "coqueluches" du moment sur les plateaux télé ou à la radio juste pour se payer leur tête. Certains ont même réussi à faire commerce de cette notoriété peu reluisante, comme les fameux Mickael Vendetta, ou Giuseppe. Qui s’en souvient ? Des personnes qui là encore semblent mériter moqueries et menaces car elles acceptent de jouer la partition du méchant ou du blaireau du film que dessinent nos fils d’actualités.


Vous l’aurez compris, toutes ces personnes ne sont pas nécessaires des agresseurs tels qu’on se les imagine lorsque l’on parle de lynchage numérique. Elles sont davantage des têtes de turc qui se retrouvent exposées et isolées. Pourtant elles subissent les mêmes vagues de messages insultants que les criminels. Un rôle de bouffon que la société leur donne et qu'elles peinent à évincer, quoi qu'elles disent ou fassent. Car un roi préfèrera toujours un bouffon qui le faire rire qu'un cabotin mal dans sa peau. D'autres ingrédients viennent d'ailleurs agir en circonstances aggravantes, comme une particularité physique (corpulence, élocution) ou si l’entreprise a été affublée d’une étiquette en particulier (mauvaises conditions de travail des salariés) qui augmenteront la virulence et la viralité du lynchage. On pense notamment à la chanteuse Magalie Vaé qui n’a eu de cesse que de devoir faire face aux blagues rébarbatives face à son poids. Nous qui pourtant insultons tous à raison le chroniqueur qui a dit de la chanteuse Hoshi qu'elle était effrayante. Ou Britney Spears qui nous faisait marrer avec ces prestations live pitoyables et ses fans débiles “leeeave her alone”, que l’on voit maintenant comme une victime à défendre avec des fans fidèles qui nous alertaient sur son état. Moi le premier. Ironique nan ?

Cela démontre également que face à la déferlante de parodies et de réappropriations en tout genre, la cible visée devient un acteur de second plan, un instrument sonore et un outil de partage social sur lequel se posent des déclinaisons virales. Le lynchage peut en ce sens déshumaniser l’identité de la victime. On sait de qui il s’agit, mais on s’en fiche. Ce qui prime c’est que cela va faire rire les copains. Car au final, ce qui régit notre attention c’est le divertissement.

Pourquoi accabler une personne lynchée ?

Tout ce qui arrive à une personne est de son fait en principe nan ? En tout cas, c'est notre intuition collective. Ce manque d’empathie est expliqué par une « erreur fondamentale d'attribution » induite par un jugement erroné de la causalité et conduisant les individus à sous-estimer les causes situationnelles au profit des causes dispositionnelles. En d’autres termes, nous dévaluons l’importance de la situation dans laquelle la personne s’est trouvée alors que nous attribuons systématiquement à l’individu la responsabilité de sa conduite.

Cette méprise s’explique à priori par : - un besoin de contrôle (possibilité de contrôler les facteurs internes), - un besoin de justice sociale (responsabilité de ses propres actes), - un besoin de compréhension et de prévisibilité (simplicité des explications internes).

Toutefois, les mauvaises péripéties seraient-elles toujours dues directement à une action de l’auteur ? Pas vraiment, car lorsque la mésaventure nous arrive à nous, on ne pense pas que cela est dû à une faute de notre part, mais bien à la situation dans laquelle nous nous sommes retrouvés. Alors, faisons-nous tous preuve d’une hypocrisie volontaire ? En réalité, cette déresponsabilisation souligne un biais acteur-observateur observé par les psychologues.

L’être humain a naturellement le réflexe trompeur d’expliquer un comportement différemment selon s’il en est l’auteur ou l’observateur. De ce fait, pour rationaliser nos actes, nous analysons les facteurs externes, la situation. Alors que pour expliquer les gestes d’autrui, on se réfère aux facteurs internes, sa personnalité. En d’autres termes, si je provoque un fou rire narquois, c’est en raison du contexte qui m’a mis dans l’embarras, alors que si un inconnu se trouve dans la même situation, c’est surtout car son comportement a provoqué directement cette réaction.

Ce biais Acteur / observateur se manifeste car on ne recherche pas le même objectif selon notre rôle. En tant qu’acteur, on tend à justifier notre comportement alors qu’en position d’observateur, on tente de comprendre les raisons du comportement d’autrui. Finalement, on observe que les internautes accablent plus facilement un individu lorsqu’ils ne connaissent pas les raisons qui ont motivé ces actes décriés.


Les Psychologues Bruner et Tagiuri vont plus loin avec les théories implicites de la personnalité. Il y développent l’idée que la perception que nous avons d’un individu va conduire à la prédiction des caractéristiques de sa personnalité. Un processus qui peut également révéler les motivations et les raisons des actions d’un internaute. Cette attribution causale stipule donc qu’à partir d’un fragment d’information, on élabore inconsciemment un écosystème informationnel qui gravite autour (à base de stéréotypes, de préjugés, d’idées reçues, etc.). Ce qui va rarement dans le sens de la personne lynchée.. Le psychologue Kelley démontre lui que l’internaute s’appuie sur trois sources d’informations pour fonder son jugement et expliquer le comportement d’un pair :

  • Le consensus : comportement d’autres individus dans d’autres situations similaires

  • La consistance : comportement habituel de la personne visée dans d’autres situations similaires

  • La différenciation : comportement de la personne dans d’autres situations différentes

D’autres concepts comme les inférences correspondantes de Jones et Davis ou celui de la covariation de Kelley démontrent également que nous réalisons inconsciemment des interprétations subjectives de la situation pour juger la responsabilité d’un bouc-émissaire.


Tout converge vers une apathie envers la personne visée par le lynchage. Si les médias en parlent c’est qu’ils ont raison. Si les internautes l’insultent, c’est qu’elle a dû le mériter. Elle a pétée les plombs, rien de surprenant. Mais combien de fois diriez-vous que cela était autant justifié si vous aviez été du côté de la personne visée ? Qu'importe, il ne s'agit pas de nous, et Roméo Elvis a bien mérité votre tweet vénère, car ces quelques caractères vont nous décharger d'une tension, d'une dissonance cognitive qui devait être annihilée.


Pourquoi ne pas secourir les blessés ?


Lorsque nous faisons face à une situation de lynchage, ou simplement menaçant un individu ou une entreprise, on se demande toujours pourquoi nos congénères ne viennent pas en aide aux personnes qui essuient les tirs. On se rassure en se convainquant que si suspicion il y a, c’est que ces insultes sont méritées. Que si cette personne s’est affiché de son plein gré, c’est qu’elle a forcément de l’auto-dérision. On regarde par la fenêtre de notre écran comme lorsqu’il y a une embrouille en bas de chez soi. On filme parfois, on partage, mais, on ne réagit pas. Ce phénomène d’ignorance collective porte un nom : « l’effet du témoin ».

Ce biais désigne « un phénomène psycho-social qui se réfère aux situations d’urgence dans lesquelles notre comportement d’aide est inhibé par la simple présence d’autres personnes présentes sur le lieu ». Face à un état d’alerte, notre capacité à porter secours à un individu dépend en grande partie de la présence de tiers. Cette réaction pour le moins curieuse a été majoritairement étudiée à partir du meurtre de Kitty Genovese en 1964. Plus il y a de monde et plus on pense que quelqu’un va agir, mais tous les autres pensent de la même façon. Malgré une volonté tenace, nous sommes paralysés, devant l’immobilisme des personnes qui nous entoure. On voit, on entend, mais on ne dit rien. Pareil sur Internet donc, et ce même si les autres ne sont pas devant nous physiquement. Pourquoi s’afficher si l’on pense que les gens ont tort ? Pourquoi risquer de se faire à son tour insulter par la majorité ?



De plus sur Internet le degré d’urgence est amoindri, car l’aspect vital est rarement en jeu. Un effet spectateur qui nous convainc que notre voix ne compte pas. Pourtant, si l’intégrité et la réputation ne représentent pas un danger physique aux yeux des internautes, on ne perçoit pas directement les préjudices moraux occasionnés.

Alors que peut-il bien passer par la tête des internautes pour laisser ses vilenies perdurer. L’internaute fait en réalité face à 3 étapes d’auto-suggestion :

  • La diffusion de la responsabilité «(Pourquoi devrais-je agir moi plutôt qu’un autre ?)

  • L’appréhension de l’évaluation (De quoi vais-avoir l’air si j’agis ?)

  • L‘influence sociale (Qu’ont fait et que vont faire les autres ?)

Les psychologues Darley et Latané ont été les premiers à étudier cet effet du témoin. En mettant en scène une crise d’épilepsie (simulée par un complice), ils ont démontré que 85% des individus intervenaient lorsqu’ils étaient seuls avec la victime. 62% lorsqu’ils étaient deux à assister à la scène et seulement 31% quand ils étaient quatre. De plus, les réactions sont visibles beaucoup plus rapidement que l’individu est seul que lorsqu’il est accompagné. Qu’importe le statut social, l’âge, la religion ou le sexe, tout le monde est soumis à cette loi de passivité. Des chiffres à relativiser toutefois, puisque dans le domaine numérique, le facteur visuel n’entre pas en jeu.

Heureusement, certains facteurs facilitent la rescousse de sauveteurs inespérés. Un article qui ose défendre la personne aidera par exemple à briser une forme d’unanimité et facilitera la légitimité d’un contre-avis, ce qui peut motiver d’autres moussaillons téméraires (généralement « grandes gueules» qui n’ont pas peur d'assumer publiquement leurs opinions) à se ranger ouvertement de leur côté.


Conclusion : Et si c’était vous ?


A force de vouloir faire de l’ingérence sur la justice morale, Internet n’est-il pas devenu un régime judiciaire où les esprits sains se délectent d’un « bullying » exacerbé et décomplexé ? A-t-on réfléchi à la question “et si c’était moi le souffre douleur” ? Bien entendu nous ne pensons pas toujours à mal. Beaucoup d’entre nous préfèrent d’ailleurs ne pas prendre part au débat houleux pour se laisser bonne conscience. Mais « suffit-il de n’être jamais injuste pour être toujours innocent ? » demandait Jean-Jacques Rousseau. Ou alors nous prenons-nous trop la tête à une époque où chaque blague peut-être retenue contre soi ? Car au final, on ne souhaite pas la mort de Chuck Norris ou de Jean-Claude Van-Damme quand on partage certains de leurs détournements, c'est presque une forme d'attachement non ? C'est du "making FUN of". Oui parce qu'est prouvé, cela fait du bien de se moquer. Cela aide à se sociabiliser, sans forcément avoir à penser ce que l'on dit. Par contre quand Tex lâche une énième blague de beauf très limite, c'est bien là qu'il faut sortir les cros et les canons non ? Pas évident de savoir quand il faut condamner la cause ou célébrer nos réactions antisociales. Et puis tant que cela nous nourrit d'un sentiment personnel de justice rendue après tout.. Gardons nos blagues limites pour notre sphère privée.

Car pour se déculpabiliser, chacun se décharge de sa responsabilité dans l’acte indécent de ses pairs. Alors en quoi une vidéo parodique ou une remarque sarcastique de notre part changerait-elle quelque chose ? C’est pourtant précisément cette déduction qui met en place un cercle vicieux de lynchage. Personne n’est responsable puisque tout le monde est coupable.


Je rassure les âmes en mal de fleur bleue, cet article n’est pas le fruit d’un justicier idéaliste qui porte des collants dans son bureau, mais plus une interrogation face à l’engouement des internautes autour de lapidations guère reluisantes. Je suis le premier à m’être moqué de Britney, à avoir lâché une référence mal placée à Magalie Vaé en pensant maximiser mes chances de faire rire mon auditoire... Mais je me suis rarement imaginé être de l’autre côté. Ok et alors ?

Que faut-il faire, ne plus se moquer ou s’amuser des maladresses d’une entreprise ou d’un illustre M. Pignon. ? Il ne s’agit pas simplement d’une vision binaire du type « bien agir » ou du « mal agir ». Disons simplement que ce qui compte n’est pas ce que nous faisons, mais pourquoi nous le faisons. Car sans vouloir changer les choses, l’important reste avant tout de prendre conscience de ces mécanismes universels qui ne jouent pas en la faveur des personnes visées. Savoir que ces réflexes cognitifs et sociaux existent implique déjà de relativiser l’objectivité de son jugement. Un acte qui peut amener à voir les choses autrement, et à apporter un avis plus constructif.

Qu’en pensez-vous ?